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Recensions OCTOBRE - DECEMBRE 2006

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Édouard GALLEZ, Le Messie et son prophète, Aux origines de l’Islam, 2 tomes, Versailles, Éditions de Paris

Il s’agit d’une étude d’une grande
ampleur – elle couvre près de mille ans
d’histoire – et très complexe par le fait de la
pluralité des domaines traités ; elle est
exposée en 1106 pages et 1649 notes souvent
denses, et se répartit en deux volumes
correspondant grosso modo aux deux
démarches possibles, l’une partant du
terminus a quo et l’autre du terminus ad quem.
Cette thèse de doctorat en théologie
des religions, qui fut défendue à Strasbourg
en 2004, rend compte des pistes ouvertes
depuis surtout une vingtaine d’années en
islamologie mais également en d’autres
domaines de recherche ; elle-même vise à
fournir aux chercheurs des compréhensions
et des pistes nouvelles à l’intérieur d’une
vaste synthèse. On relèvera en particulier la
mise en lumière de clefs pour la lecture du
Coran, lequel fourmille d’obscurités
apparentes, même et surtout pour le lecteur
musulman. Par l’utilisation de ces clefs,
l’auteur veut faire retrouver au texte la clarté
qu’il avait à son stade premier, avant que les
feuillets qui le composent n’aient été choisis
et artificiellement réunis, lorsque le discours,
nécessairement clair et percutant, voulait
s’adresser aux Arabes en vue de les
convaincre. Beaucoup de chercheurs ont
entrevu ou montré sur tel ou tel point
l’aspect mouvementé de l’histoire de ce texte
; l’auteur reprend globalement leurs
différentes approches et les fait fonctionner.
Cette exégèse scientifique devra continuer
pour s’étendre à la totalité du texte.
Mais c’est également – et d’abord
faudrait-il dire au point de vue
chronologique – dans le domaine de la
compréhension des textes de la mer Morte
qu’une synthèse nouvelle est présentée. Il
n’y a plus guère de chercheurs aujourd’hui
qui défendent un quelconque rapport entre
les habitants du site de Qoumrân – peu
nombreux et riches – et les manuscrits
trouvés dans les grottes (même si l’une
d’elles se trouve en-dessous du site),
poursuit l’auteur. S’il existe un lien, ce serait
avec le cimetière, qui fut établi après que
l’habitation ait été abandonnée (au stade
actuel des fouilles funéraires, un tel lien est
cependant très hypothétique encore). À qui
attribuer alors les manuscrits, plus divers
qu’on ne l’a dit tout en reflétant une même
famille de pensée qu’il faut qualifier de
messianiste et d’eschatologico-guerrière ? Au
fil des siècles, on avait imaginé l’existence
une petite secte extraordinaire – les
Esséniens – dont on avait même fait l’origine
d’abord du monachisme, puis du
christianisme (ceci fut dit dès le XVIIIe
siècle). Dès que les écrits de la mer Morte
furent découverts, au milieu du XXe siècle, il
était très tentant de lui en attribuer la
paternité ; or, à cause de la datation des
ruines, on faisait disparaître cette secte en 68 :
une postérité des “Esséniens de Qumrân”
paraissait donc exclue. Ainsi, ce serait
centrée sur ce site et durant une courte
période qu’aurait existé une éphémère
pensée juive eschatologique.
Tel était le contenu habituel du
“dossier essénien” : l’arbre cachait la forêt. À
une petite secte qui n’a pas existé, explique
l’auteur, était attribué ce qui appartenait à
une vaste mouvance messianiste qui, elle,
n’a jamais cessé d’exister. Des erreurs de
datations jouent un rôle, plaçant au premier
siècle avant notre ère des textes qui lui sont
postérieurs ; la méprise tenait souvent au fait
qu’avant notre ère, certains d’entre eux
existaient déjà (par exemple les Testaments
des Douze Patriarches) mais dans une version
moins élaborée que celle qui nous est
effectivement parvenue – et qui témoigne
non d’interpolations mais de courtes réécritures
messianistes postchrétiennes. Une
autre source de méprises, presque
traditionnelles, remontait aux interprétations
données à certains textes de l’Antiquité,
voire aux manipulations qu’ils subirent déjà
à l’époque ; c’est ainsi que commence la
thèse de l’auteur.
Du fait de l’hyperspécialisation, très
peu d’islamologues s’étaient intéressés aux
textes de la mer Morte qui, particulièrement
dans leur version la plus récente, reflètent
une parenté avec le texte coranique ; et, en
sens inverse, tout aussi peu de
qoumranologues, d’exégètes ou de
patrologues avaient porté de l’intérêt au
Coran et à l’Islam. Or ces deux côtés de la
recherche s’éclairent mutuellement, ils
constituent en quelque sorte le terminus a quo
et le terminus ad quem de celle-ci, renvoyant à
une même mouvance religieuse : celle que
des ex-judéo-chrétiens ont structurée vers la
fin du Ier siècle. On la connaît surtout sous la
qualification de “nazaréenne” ; les membres
de cette secte apocalyptico-messianiste
avaient en effet gardé l’appellation de
nazaréens que les premiers judéo-chrétiens
avaient portée (durant très peu d’années)
avant de s’appeler précisément chrétiens
d’après le terme de Messie (c’est-à-dire
christianoï ou Mesihayé). Il s’agit évidemment
des naçârâ du texte coranique selon le sens
qu’y avait encore ce mot avant le VIIIe siècle
et selon le sens qu’indiquent certains
traducteurs à propos de passages où
l’actuelle signification de chrétiens ne
convient visiblement pas ; au reste, à propos
de ces nazaréens, même certains sites
musulmans libéraux en viennent
aujourd’hui à se demander si leur doctrine
n’était pas celle de Mahomet. À la suite de
Ray A. Pritz, l’auteur préconise l’appellation
de judéo-nazaréens pour éviter toute
ambiguïté ; l’avantage est également de
rappeler l’origine judéenne (ainsi qu’un lien
primitif avec la communauté de Jacques de
Jérusalem, selon les témoignages
patristiques). Signalons en passant que
l’auteur établit un parallélisme avec une
autre mouvance qui prend sa source dans les
mêmes années, le gnosticisme ; ceci offre un
certain intérêt car les deux mouvances
partent dans des directions qu’il présente
comme radicalement opposées.
L’apparition de l’islam tel qu’il se
présente aujourd’hui s’explique de manière
tout à fait cohérente dans le cadre de cette
synthèse. À la suite de la rupture bien
compréhensible avec les judéonazaréens, les
nouveaux maîtres arabes du Proche-Orient
ont été obligés d’inventer des références
exclusivement arabes pour justifier leur
pouvoir, explique l’auteur. Ceci rend compte
en particulier d’une difficulté à laquelle tout
islamologue est confronté, à savoir la
question du polythéisme mecquois. Comment
les Mecquois pouvaient-ils être convaincus
par une Révélation qui leur aurait été
impossible à comprendre ? Le détail du texte
coranique ne s’accorde pas avec un tel présupposé.
À supposer justement que
Mahomet ait vécu à La Mecque avant que
l’Hégire le conduise à Yathrib-Médine (en
622) : la convergence de nombreuses études,
généralement récentes, oriente dans une
autre direction. Le travail de recoupement et
de recherche effectué par l’auteur débouche
sur un tableau d’ensemble ; celui-ci fait saisir
pourquoi la biographie du Prophète de
l’Islam, telle qu’elle s’est élaborée et imposée
deux siècles après sa mort, présente le
contenu que nous lui connaissons.
Il faut voir dans cette étude une thèse,
dans le sens étymologique du terme, qui
ouvre un débat et suscitera une vive
discussion, une thèse qu’on ne peut ignorer
sans risquer de priver la communauté
scientifique d’une occasion de nourrir de
propositions nouvelles une réelle
“disputatio” sur cette difficile question.

M.-Th. URVOY





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